Vous êtes l'université : Julia Wang, lauréate du prix de la chancellerie 2020 pour sa thèse

« Les phénomènes qui m’intéressent relèvent de modalités particulières de la vision : apparition divine ou spectrale, rêve, reflet, éclipse, illusion. »

Publié le 8 février 2021 Mis à jour le 10 mars 2021

Son sujet de recherche : "Séléné : éclipses, éclat et reflet"... invite à la rêverie
La qualité exceptionnelle de son travail a été reconnue puisque cette jeune chercheuse s'est vue décerner le prestigieux prix de la Chancellerie 2020 pour son travail mené au sein de l’École doctorale “Espaces, Temps, Cultures (ETC) - ED 395” de l’Université Paris Nanterre. Entretien croisé de Julia Wang et son directeur de thèse.

L’équipe Point Commun : Bonjour, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour commencer, pouvez-vous présenter votre parcours académique mais aussi le cheminement personnel qui vous a fait choisir ce métier ?

Julia Wang : Mon parcours peut sembler très linéaire (études de lettres classiques depuis le lycée, khâgne, cacique au concours A/L de l’ENS Ulm et à l’agrégation de Lettres Classiques), mais étant incapable de n’avoir qu’un centre d’intérêt à la fois, j’ai aussi emprunté quelques détours et chemins de traverse. J’ai ainsi obtenu une Licence de russe en parallèle de ma Licence de lettres classiques ; j’ai poursuivi avec un Master en linguistique (latine en première année, générale en deuxième année) et ai fait deux séjours d’études à Cambridge puis à Oxford, où j’ai pu me confronter à d’autres méthodes d’enseignement. Mon intérêt pour les études mythologiques s’est développé durant ma scolarité à l’ENS, où j’ai suivi assidûment le séminaire de mythologie au Département de Sciences de l’Antiquité avant de commencer mon doctorat sous la direction de Charles Delattre, alors maître de conférences HDR à l’Université de Paris Nanterre, puis professeur à l’Université de Lille.
La même combinaison de ligne droite et de zigzags vaut pour mon itinéraire personnel : je viens d’une famille d’enseignants et de chercheurs avec des cursus tous plus brillants les uns que les autres — de ce côté, je suis consciente de bénéficier d’un héritage culturel d’une grande valeur, quoiqu’il puisse être parfois un peu écrasant. La voie dans laquelle je me suis engagée paraît donc à première vue toute tracée ; pourtant, je n’ai jamais subi de pression familiale quand il s’est agi de mes choix professionnels. Je n’étais pas sûre de vouloir faire une thèse avant de rencontrer mon directeur et de trouver un sujet ; quant à la carrière dans l’enseignement et la recherche, elle ne s’est jamais présentée à moi comme une évidence incontournable, ni par le passé ni à l’heure actuelle !

L’équipe Point Commun : Votre thèse "Séléné : éclipses, éclat et reflet" s’est vu décerner le prix de la Chancellerie 2020 (ndlr : toutes nos félicitations !). Pouvez-vous nous expliquer plus en détail les enjeux de cette problématique ?

Julia Wang : Il faut d’abord préciser que ma thèse s’inscrit dans le domaine de la mythologie grecque, une discipline à l’intersection de la philologie classique, de l’anthropologie et de l’histoire culturelle et religieuse. Mon travail porte sur la lune dans son rapport à la visualité dans l’Antiquité grecque. À travers des sources extrêmement diversifiées (textes en grec et en latin de tous genres et époques, mais aussi un corpus iconographique comprenant en particulier des bas-reliefs de sarcophages romains), j’explore les représentations antiques de Séléné en tant qu’astre et déesse visible, mais aussi en tant que source d’une lumière souvent ambiguë et instance d’observation, tantôt œil, tantôt miroir céleste. Les phénomènes qui m’intéressent relèvent de modalités particulières de la vision : apparition divine ou spectrale, rêve, reflet, éclipse, illusion. La lune apparaît comme le point de jonction entre des discours et des représentations hétérogènes, qui ont toutefois en commun l’omniprésence d’expériences visuelles situées à la limite entre la réalité et cet autre monde qui peut être celui des dieux, des morts, de l’imagination ou encore d’une vérité cachée.

L’équipe Point Commun : Concrètement, comment avez-vous mené ce travail, combien de temps y avez-vous consacré ? Quels ont été vos outils et méthodes ?

Julia Wang : J’ai terminé ma thèse de doctorat en cinq ans : la première année a été entièrement consacrée à l’exploration d’un corpus textuel très étendu (la période s’étale entre le VIIIe s. av. J.-C. et le Ve s. de notre ère, sans compter quelques documents d’époque byzantine), la deuxième à l’élaboration de problématiques et d’un plan. À partir de la troisième année, j’ai entamé la phase de rédaction, tout en poursuivant mes recherches et mes lectures sur les axes sélectionnés. Avec mes fonctions d’enseignement, notamment durant les deux années où j’ai été attachée temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) à temps plein (192 h de TD par an), je n’avais pratiquement pas le temps d’avancer dans ma recherche durant le semestre : c’est pendant les vacances, en hiver et en été, que je parvenais à me consacrer vraiment à ma thèse. J’ai passé beaucoup de temps à lire ou consulter des références, à la bibliothèque ou en ligne, mais aussi à (re)traduire et à commenter les textes de mon corpus et à réfléchir, seule, avec mon directeur ou avec d’autres chercheurs, aux questionnements soulevés par tous ces documents. La confrontation de sources antiques fait émerger des hypothèses qui par la suite se vérifient plus ou moins dans un contexte donné : l’idée n’est jamais de trouver une grille de lecture universelle, mais plutôt de mettre en lumière des lignes de force qui sous-tendent les représentations qui nous sont parvenues.

Charles DELATTRE qui a été le directeur de cette thèse attire notre attention sur les aspects qui selon lui ont été déterminants dans l’obtention de ce Prix

« Ce qui m’a fasciné dans le travail de Julia Wang, c’est de voir comment, pendant les cinq années de son doctorat, elle a manipulé un stock invraisemblable de données, de textes et d’images, elle a réuni une bibliographie étendue, elle s’est confrontée à un sujet polymorphe, ambigu, et qui résultait d’une intuition peu claire de son directeur, pour aboutir à un volume qui est un tour de force : elle y trace des lignes claires, dessine des champs d’investigation bien délimités et aboutit à des résultats nuancés et élégants. Le tout, au sein d’une discipline, la mythologie, que beaucoup pensent pouvoir s’approprier sans en maîtriser toujours les méthodes et les enjeux.

Il me semble que le Prix récompense d’abord cela : une parfaite maîtrise de l’originalité… une définition qui correspond aussi très bien à mon sens à Julia Wang !  »

L’équipe Point Commun : Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à la lune dans le monde grec ? Quels sont les sujets que vous aimeriez creuser à l’avenir ?

Julia Wang : La lune est un objet de fascination, au point que le dire relève de la platitude : lointaine et familière, rassurante et inquiétante, mystérieuse, variable, elle encourage la contemplation et la spéculation, là où le soleil est à la fois trop éblouissant et, d’une certaine manière, trop évident pour se prêter au même type d’approche. Sans éprouver un intérêt particulier pour l’astronomie, qui reste d’ailleurs un aspect très marginal de ma thèse, j’étais curieuse de comprendre comment les Anciens, dans le monde grec et gréco-romain, se représentaient cette étrangeté intrinsèque à la lune. Quand Charles Delattre m’a proposé de travailler sur Séléné, je me suis souvenue que ce sujet m’avait déjà beaucoup intriguée lorsque, enfant, j’avais lu dans un recueil l’histoire de cette déesse-lune éprise d’Endymion, un homme plongé dans un sommeil éternel…
Ma recherche suit à présent plusieurs orientations qui commençaient déjà à s’ébaucher dans mon travail de thèse : mon étude sur les sarcophages romains à thèmes mythologiques m’a amenée à me pencher sur le devenir des mythes dans le contexte culturel de l’Empire romain, mais aussi, plus particulièrement, sur le rapport entre texte et iconographie et sur la constitution d’une mythologie visuelle à l’époque impériale. Dans le prolongement de mon travail sur la visualité, je souhaiterais également à l’avenir interroger le rapport synesthésique qui peut s’établir entre différents types de perception (visuelle, auditive, tactile etc.) dans l’univers sensoriel des Anciens.

Sarcophage romain du IIIe s. ap. J.-C. (New York, Metropolitan Museum of Art, 47.100.4) : Endymion endormi visité par la déesse Séléné. Source : Wikimedia Commons.
Sarcophage romain du IIIe s. ap. J.-C. (New York, Metropolitan Museum of Art, 47.100.4) : Endymion endormi visité par la déesse Séléné. Source : Wikimedia Commons.


L’équipe Point Commun : Vous avez préparé cette thèse au sein de l’École doctorale “Espaces, Temps, Cultures (ETC) - ED 395” de l’Université Paris Nanterre, pouvez-vous nous expliquer ses caractéristiques ?

Julia Wang : La caractéristique de cette école doctorale est son extrême diversité. Lorsque j’y étais rattachée, elle s’intitulait encore « Milieux, sociétés et cultures du passé et du présent » : elle regroupe donc des historiens, des géographes, des archéologues, des anthropologues, des sociologues, des classicistes, mais aussi des spécialistes d’histoire de l’art, d’urbanisme, d’ethnomusicologie, travaillant sur des domaines, des régions et des époques très variés… C’est dire si l’interdisciplinarité est au cœur du projet de l’ED 395 ! L’AJCN (Association des Jeunes Chercheurs de Nanterre) a vu le jour en 2016, alors que mon doctorat était en cours ; je pense qu’elle a beaucoup fait pour faciliter des interactions fructueuses entre les doctorants dans des disciplines où le travail de recherche peut parfois être très solitaire.

→ La page web de Julia Wang
→ Consulter sa thèse

L’équipe Point Commun : Comment se poursuit votre carrière ? Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

Julia Wang : Durant mon doctorat, j’ai enseigné le grec et le latin pendant quatre ans à l’Université de Paris Nanterre, au sein de la Licence Humanités ; j’ai continué en tant qu’ATER à l’Université de Rouen, avant d’obtenir un poste temporaire d’enseignante-chercheuse en latin à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, où je travaille depuis la rentrée 2019. Comme tous les vœux, les miens viennent par trois : travailler par passion et non par contrainte (ce qui est déjà le cas pour moi) ; trouver un emploi stable ; enfin, concilier ma vie professionnelle avec ma vie familiale, puisque je vais connaître les joies de la maternité dès le début de l’année prochaine !



Mis à jour le 10 mars 2021