On a testé : Les oiseaux du LECD

Des oiseaux pensionnaires de l'Université Paris Nanterre ? Qui l’eut cru !

Publié le 27 mai 2020 Mis à jour le 3 juin 2020

Sauvages ou domestiques, malgré le confinement, ils vont tous bien !

Les chercheuses et chercheurs des petits matins blêmes

Apprendre qu'en plein mois de février 2020, une équipe du LECD se livrait dès l'aurore à des observations des rouges-gorges sauvages du campus de Nanterre, ne nous a pas laissés indifférent·e·s ! Nous avions été saisis : de surprise, de curiosité et – il faut bien l'avouer - d'un petit frisson car les plus observateurs et observatrices d'entre vous auront noté que février est un mois frisquet. Mais qu'est-ce qui motivait donc (et motive toujours) les membres du LECD à braver ainsi les matins brumeux du bassin parisien ?

Poursuivre l'élucidation des fonctions des chants des oiseaux mais aussi mieux comprendre les différences des communications vocales entre mâles et femelles. Les vocalises de ses dernières ont été nettement moins étudiées à tel point qu'on a cru un temps que c'était l’apanage des mâles.
Elles et Ils capturent les oiseaux et les baguent mais elles et ils réalisent aussi des observations et des enregistrements sonores comme l'explique plus en détail cet article.

Le LECD, est une unité de recherche tout à fait singulière parmi celles de l'Université Paris Nanterre.

En effet, ce laboratoire voit des chercheur·euse·s de disciplines telles que l'éthologie, la psychologie et les neurosciences travailler ensemble sur les mêmes sujets. Plus précisément, le « Laboratoire Ethologie Cognition Développement » est dédié à l'étude du comportement et à la communication animale mais aussi à celles chez les bébés et enfants.

On peut dire que ce laboratoire est « spécialisé en gazouillis de tous poils ou plutôt de toutes plumes, et aussi de toutes joues roses » !
Nous avions d'ailleurs consacré une interview à ce laboratoire étonnant en 2018. Sans vouloir vous inciter lourdement à le consulter, on tient juste à notifier que, dans cet article, il y a des anecdotes étonnantes sur les comportements des oiseaux et même – ô joie – un calopsitte qui joue du xylophone. Oui, vous avez bien lu !

Plus prosaïquement, comme l'explique l'un de ses membres dans la revue scientifique The Conversation, l'un des objectifs de ces recherches est de « Décoder les vocalisations » et de créer des ponts entre l'éthologie humaine et animal.

Le LECD n'étudie donc pas que les oiseaux en contexte sauvage, il accueille aussi de toutes une flopée de petits pensionnaires.

« Et durant la période du confinement, qu'est-il advenu des oiseaux qui vivent au LECD ? » vous interrogez-vous (à raison).

Et bien soyez rassuré·e·s : le confinement sanitaire qui à eu lieu de mi-mars à mi-mai 2020 n'a pas remis en cause cet hébergement. Il était impensable pour tous et toutes, au LECD et dans les autres services, que les oiseaux de l'animalerie soient délaissés !

Malgré les difficultés logistiques, les soigneurs et soigneuses et les équipes se sont organisé·e·s pour pouvoir continuer de prodiguer aux oiseaux les soins nécessaires. Ces actions ont été repensées pour préserver à la fois la santé et le bien-être des oiseaux, mais aussi pour garantir la sécurité des soigneurs et soigneuses et la distanciation sociale.

Ces soins faisaient partie des activités listées dans le plan de continuité d'activité qui a été mis en place dès l'annonce des mesures de confinement.



Nous avons demandé à Marie, animalière au LECD, de nous en dire plus sur ces oiseaux et leur accueil.

PointCommun : Bonjour Marie, vous êtes animalière au LECD, pourriez-vous nous décrire ses petits habitants ?

Marie : Actuellement nous avons 366 oiseaux dans l’animalerie. Il y a des 128 canaris, 230 diamants mandarins (aeniopygia guttata) et 8 calopsittes. Chacune de ses espèces a son caractère propre !

PointCommun : Pourriez-vous nous présenter en quelques mots les personnes qui s'en occupent ?

Marie : Nous sommes trois animalières. Priscilla Roussel qui a quelques années d’expérience avec les souris de laboratoire et qui est venue remplacer notre ancien responsable parti à la retraite il y a un an. Anaëlle Brunet est sortie de l’école Vendôme qui forme les animalier·e·s il y a un an. Et puis moi, j’ai été formée sur le tas par les anciens animalier·e·s car ils avaient besoin de quelqu’un en urgence. Je suis une ancienne étudiante de l'Université Paris Nanterre avec une passion pour les oiseaux et la recherche en éthologie.

PointCommun : Comment prenez-vous soin d'eux habituellement ? Avez-vous une routine quotidienne, hebdomadaire ?

Marie : Nous avons un planning sur 6 jours, nous sommes aussi présentes le samedi matin. Nous nettoyons les volières, les cages et les batteries (des grandes cages en quelque sorte) chaque semaine. L’eau est changée tous les jours sauf le dimanche. La nourriture est changée deux à trois fois par semaine. Chaque jour nous avons une liste de tâches à accomplir, mais c’est sans compter les imprévus, les déplacements d’oiseaux pour des raisons scientifiques ou logistiques, la mise en place d’enrichissements pour nos pensionnaires. Nous gérons aussi les stocks de nourriture et de matériel et une base de données qui recense tous les oiseaux.

Il faut aussi prendre du temps pour observer les oiseaux, ce qui peut nous révéler différents problèmes de santé. Nous isolons les oiseaux malades et demandons l’avis de la ou du vétérinaire afin qu’elle ou il nous prescrive le traitement adéquat, bien que le diagnostic sur photo ne soit pas toujours facile. Il y a peu de vétérinaires spécialisés dans les oiseaux, heureusement la super équipe Nacologie de l’hôpital vétérinaire de Frégis, dirigée par le Docteur Minh Huynh, est toujours là pour nous aider.

PointCommun : Qu'est-ce que le confinement a changé dans ces soins ?

Marie : Le confinement n’a rien changé à l’animalerie, nous nous devions d’assurer le soin de nos oiseaux. Il faut savoir que beaucoup d’animaleries scientifiques, où l’on trouve majoritairement des rongeurs, ont décidé d’euthanasier leurs animaux. Ce qui n’a rien de surprenant car une fois les expériences finies les sujets sont euthanasiés quoiqu’il en soit.

Au LECD nous avons une politique très différente, nous sommes un laboratoire d’éthologie et notre priorité est le bien-être de nos animaux. Une fois les expériences terminées nous les envoyons à la retraite dans un refuge à la campagne dans de grandes volières extérieures où ils peuvent couler des jours paisibles. Nous avons établi un nouveau planning allégé où nous nous relayons pour ne pas nous croiser et ne pas avoir à nous déplacer tous les jours de la semaine. Celles qui pouvaient venir en voiture sont venues en voiture. Malheureusement nous habitons toutes assez loin. J’ai continué à prendre le RER A pendant tout le confinement en prenant les précautions nécessaires. Nous avons un moyen d’entrer dans le bâtiment qu’importe le jour et l’heure compte tenu de la nature de notre travail.

PointCommun : Qu'est-ce qui a été le plus marquant ? (En bien ou en mal, ou les deux)

Marie : La fac et le laboratoire entièrement vide ne m’ont pas vraiment marqué car honnêtement c’est très similaire à un mois d’août. Mes collègues n’ayant pas encore vécu un été sur le campus ont sûrement plus ressenti le vide. L’animalerie est restée comme figée dans le temps en cette période de grand bouleversement. Rien n’est sorti de l’ordinaire, si l’on considère comme ordinaire de voir des oeufs d'oisillons éclore bien sûr !

PointCommun : Pourriez-vous nous présenter les pensionnaires de l'animalerie ? Et si nous commencions par les célèbres canaris ?

Marie : L’espèce phare du LECD est le canari (erinus canaria), à l’origine c’était la seule espèce étudiée dans nos locaux. Le canari est un petit passereau d’environ 12 cm et qui pèse une vingtaine de grammes.

C’est une souche domestique issu du Serin des Canaries qui vient, comme son nom l’indique, des Îles Canaries. Ils proviennent tous donc d’élevage et ne sont jamais prélevés dans la nature. Le canari est connu pour son chant (seul le mâle chante, la femelle produit seulement quelques notes et cris) et sa capacité à reproduire certaines mélodies avec de l’entraînement, c’est ce qui a fait sa popularité comme animal de compagnie, ça et son bon taux de reproduction en captivité. En effet dans notre animalerie nous n’introduisons que très rarement des canaris issus d’autres élevages, nous avons assez de naissances pour couvrir les besoins des expériences.

En ce moment il y a 128 canaris, dont 30 qui sont nés pendant le confinement. Ils ont entre pour la plupart moins de 4 ans, mais ils peuvent vivre plus de 10 ans. La difficulté est de sexer les canaris, en effet il n’y a pas de différences visibles entre les mâles et les femelles, on identifie les mâles à leur chant mais parfois certaines femelles chantent aussi. Le meilleur moyen d’être sûr du sexe est encore de voir l’oiseau pondre un œuf, cependant lorsqu’ils sont tous en volière il est difficile de savoir qui a pondu. Je passe donc beaucoup de temps à les observer à la recherche du moindre indice. Même s’il y a beaucoup de variation de couleur chez le canari certains se ressemblent comme deux gouttes d’eau, même nous ne pouvons pas faire la différence à moins de lire leur bague.

PointCommun : Quelles sont leurs particularités ?

Marie : Il est évident qu’ils ont chacun leur caractère mais globalement ce sont des oiseaux néophobes (peur de la nouveauté), vifs et avec un amour immodéré pour la baignade. À chaque fois que l’on met à disposition une baignoire toute la pièce devient une piscine, ils sautent dedans à pieds joints et s’ébrouent vigoureusement. Lors de la reproduction la femelle couve les œufs et le mâle, s’il est prévenant, nourrit la femelle pendant la couvaison, ensuite les deux participent au nourrissage de leurs oisillons, au nombre de 1 à 5.

PointCommun : C’est adorable ! Au tour des mandarins maintenant !

Marie : Nous avons 230 diamants mandarins (aeniopygia guttata) répartis en quatre colonies. Les diamants mandarins sont originaires d’Australie, comme les canaris ceux que l’on peut trouver en animalerie proviennent d’élevage. La quasi-totalité de nos mandarins sont nés ici. La plus vieille colonie est composée d’oiseaux d’environ 8 ans, ce qui correspond à leur longévité entre 6 et 10 ans. Une durée de vie impressionnante pour des petites boules de plumes de quelques grammes.

Ce sont des oiseaux très sociaux, ils ont besoin de vivre en groupe. Ils peuvent être très affectueux les uns envers les autres, on les voit régulièrement présenter leur cou à un congénère pour que celui-ci les gratte avec le bec. Les mâles ont un chant qui se transmet de père en fils, et plus largement au sein d’une même colonie, on les reconnaît à leurs joues orangées, leur zébrures noires sur le poitrail et leur petites plumes marrons sur les flancs. Les femelles ont un plumage plus sobre, comme souvent chez les oiseaux.

Elles produisent des petits bruits, que les mâles font aussi, que je qualifierai de jouets pour chien (une sorte de « pouic »). C’est un son assez comique, encore plus quand toute la colonie s’y met.

PointCommun : Quelles sont leurs particularités ?

Marie : Ce sont des oiseaux curieux toujours prêts à explorer de nouveaux enrichissements, même les plus vieux d’entre eux. Lors de la reproduction les deux parents sont très impliqués, le mâle et la femelle couvent et nourrissent les petits (2 à 6 petits par couvée). Ils sont plutôt monogames en général mais il y a toujours des exceptions. Il n’est pas rare de voir des couples homosexuels, qui fabriquent ensemble leur propre nid et sont capables d’adopter des oisillons.

PointCommun : Mais c’est de plus en plus mignon ! Et les calopsittes ?

Marie : Il y a 8 calopsittes (hollandicus), ce sont des grandes perruches originaires d’Australie, comme les cacatoès elles ont une crête de plumes mobiles sur la tête. Contrairement à nos autres oiseaux elles ont toutes un nom.

Il y a Baloo, un mâle avec une déformation des ailes, ce qui l’empêche de voler. Les perruches sont heureusement de très bonnes grimpeuses grâce à leur bec crochu, il peut donc se percher en hauteur avec les autres. Les quatre autres mâles sont Eole, Odin, Hermès et Seth, les femelles sont Isis, Nephtys et Callisto. Isis et Eole sont nés à l’animalerie, ils sont un peu plus amicaux avec les humain·e·s. Les autres sont nés dans des élevages français.

PointCommun : Vous qui aimez tant les oiseaux, avez-vous un message à faire passer a ce propos ?

Marie : La calopsitte est un animal de compagnie assez commun, on en trouve dans toutes les animaleries commerciales. Cependant je ne pense pas que ce soit de bons animaux de compagnie. Si elles ne vivent pas en groupe, comme les autres, elles demandent beaucoup d’attention. Elles sont très intelligentes et ont besoin de stimulation intellectuelle. Dans la nature la recherche de la nourriture et la vie sociale joue ce rôle, mais en captivité elles peuvent très vite s’ennuyer et développer des comportements négatifs, de l’automutilation par exemple. Elles sont assez destructrices aussi, elles arrivent même à faire des trous dans les murs de la pièce. De plus les calopsittes peuvent être très bruyantes, leur cri d’alerte sont fait pour être entendu de très loin. Il vaut mieux nettoyer leur volière avec des bouchons d’oreille. Ce sont des oiseaux fascinants avec lesquels on peut tisser un lien très fort mais il faut vraiment prendre en compte leur bien-être avant de penser à en adopter.

Évidemment cela s’applique pour toutes les espèces d’oiseaux que j’ai cité précédemment, je pense que c’est un message important à faire passer car les oiseaux de compagnie sont souvent détenus dans de mauvaises conditions.


Du côté des oiseaux sauvages, Nicole nous explique maintenant plus en détail les enjeux de la recherche sur les rouges-gorges sauvages.

PointCommun : Qu'est-ce que ce travail hors-labo vous permet d'étudier ? Pourquoi avez-vous choisi l'hiver ?


Nicole : Nous étudions les fonctions du chant chez les mâles et femelles des rouges-gorges familiers. Ils chantent pour défendre leurs territoires d'alimentation en automne et en hiver. Pendant cette période, chaque rouge-gorge (mâle ou femelle) défend son propre territoire individuel.

PointCommun : Mais alors l'observation et l'enregistrement ne suffiraient-ils pas ? Pourquoi les capturez-vous ?

Nicole :
Pour le projet, il est donc nécessaire d’identifier le sexe en effectuant une prise de sang afin d’obtenir l’ADN (permettant le sexage génétique) et de marquer individuellement les oiseaux : chaque individu reçoit une combinaison individuellement unique de bagues de couleurs. Pour cela, il faut les capturer. Nous utilisons des filets verticaux et des clapets (des pièges à appâts) permettant de capturer des oiseaux vivants.
À cette occasion nous prenons également des mesures morphométriques : la masse, la longueur de l’aile, la longueur du tarse (un segment de la patte). Le baguage, la prise de sang, la prise de mesures morphométriques - tout cela dure seulement quelques minutes.

PointCommun : Capturer, baguer, mesurer et relâcher des oiseaux sauvages ne doit pas être évident. Comment vous-y prenez-vous ?

Nicole : Nous utilisons une station de travail mobile directement sur le terrain et les rouges-gorges sont relâchés dans leur territoire tout de suite après cette procédure. Chez cet oiseau, identifier le sexe des spécimens nécessite l'utilisation de la génétique.
Dans les jours et semaines suivantes, nous enregistrons les chants des individus bagués, donc du sexe connu (au moins dans un futur proche après avoir obtenu les résultats de l’analyse génétique) en utilisant des enregistreurs numériques et des poignées pistolets portant des microphones (ce matériel peut s'apparenter de loin à une forme de pistolet, mais ce n’est bien évidemment pas du tout dangereux).

PointCommun : Ouf ! Comment traitez-vous les données acoustiques recueillies ?
Nicole : À l’aide de ces enregistrements, nous réaliserons des analyses acoustiques permettant de comparer les chants des mâles et des femelles. Nous utilisons le logiciel Avisoft-SASLab Pro (http://www.avisoft.com/).
Ces échantillons permettent par exemple de constituer une banque de données bioacoustiques utile pour mener des expériences.

PointCommun : Quels sont les partenaires d'autres unités de recherche avec lesquels vous travailler conjointement ?
Nicole : Le sexage génétique est effectué par nos collègues dans l’Institut Max Planck d’Ornithologie. Depuis septembre 2019, je collabore avec l'équipe l’Institut des Neurosciences Paris Saclay à Orsay (Neuro-PSI CNRS). Nous étudions à la fois les rouges-gorges sur le campus de l’Université Paris Saclay à Orsay et de l’Université Paris Nanterre. La méthodologie du terrain utilisée sur le campus de l’Université Paris Nanterre est quasiment la même que celle utilisée à Orsay.

PointCommun : Merci d'avoir pris le temps de répondre à nos questions, nous vous souhaitons que la suite de vos recherches soient tout aussi passionnantes !


Pour celles et ceux qui veulent se renseigner encore davantage, ou sensibiliser le jeune public c'est ici que ça ce passe !

Les sciences participatives aussi se penchent sur les chants des oiseaux femelles et des comportement des oiseaux en hivers.
Vous pouvez donc vous aussi continuer à leur étude à l'échelle internationale grâce à la plateforme (en anglais).
Plus de détails ici.

Si vous préférez le français, vous pouvez participez à une vaste expérience scientifique qui a pour objectif de mieux comprendre les comportements des oiseaux en hiver. Le BirdLab associe jeu et observation sur smartphone !


Mis à jour le 03 juin 2020