Mais au fait c'est quoi le Collège de France ?

Interview de William Marx, élu au Collège de France

Publié le 11 juillet 2019 Mis à jour le 4 septembre 2019

Ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de lettres classiques, William Marx est professeur de littératures comparées à l'Université Paris Nanterre, directeur de l'école doctorale Lettres, langues, spectacles, et directeur adjoint du Centre de recherche en littérature et poétique comparées. Il a récemment été élu au collège de France, une distinction hautement prestigieuse.

Point COMMUN : Bonjour M. Marx, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions !
Vous venez d’être élu au collège de France, l’une des plus hautes distinctions de l'enseignement supérieur français et c’est une immense fierté pour notre université. Pouvez-vous nous présenter le principe très original de cette institution ? Comment est-on élu au collège de France ? Dans quel domaine avez-vous obtenu une chaire et qu’allez vous enseigner au collège de France ?

Le Collège de France a été fondé en 1530 par François Ier pour former une sorte de pendant à l’université. Il s’agissait de donner une place à des enseignements qui n’avaient pas droit de cité ailleurs, tels que le grec et l’hébreu. Aujourd’hui, le Collège de France, qui rassemble une cinquantaine de professeurs venus de toutes les disciplines, a pour vocation d’offrir à tous gratuitement, sans condition d’âge ni de diplôme, et sans inscription préalable, un enseignement sur la science en train de se faire. De ce point de vue, c’est une institution unique au monde.
Le processus d’élection d’un professeur est fort long. Lorsque les professeurs estiment qu’un nouveau pan de la recherche devrait être représenté au Collège, ils lancent une enquête auprès d’une dizaine d’experts internationaux de la discipline, leur demandent des suggestions ou leur proposent eux-mêmes des noms de candidats potentiels. Si les résultats de l’enquête font émerger un candidat, ce dernier est alors invité à proposer un projet d’enseignement et de recherche, qu’il présente ensuite à chaque professeur en place lors d’un entretien individuel. J’ai dû faire ainsi 45 visites ou, pour ainsi dire, 45 entretiens d’embauche ! Puis l’assemblée des professeurs se prononce sur la création de la chaire correspondante. Si le vote est favorable, un appel à candidature est publié au Journal officiel, auquel le candidat pressenti est invité à répondre. Un second vote a lieu ensuite, qui valide en principe (mais pas toujours) le premier vote en élisant à la chaire le candidat en question. Un avis sur l’heureux élu est ensuite demandé à l’une des académies de l’Institut de France, dans mon cas l’Académie des sciences morales et politiques, et l’ensemble du dossier est ensuite transmis à la Présidence de la République pour la nomination finale. J’ai ainsi été élu et nommé sur la chaire de « Littératures comparées ».


Cette institution est donc un symbole fort de la place et du rôle du savoir dans notre société. Que représente l’obtention de cette chaire pour vous ?

Au-delà de l’aboutissement de carrière que peut signifier une telle nomination et de l’indéniable satisfaction personnelle qu’elle apporte, c’est en fait la première fois que la discipline que j’enseigne est vraiment représentée au Collège. Il s’agit donc d’un moment fort dans l’histoire institutionnelle de ma discipline et, tout en étant très honoré que cela coïncide avec ma nomination, je sens également la responsabilité qui pèse désormais sur moi, celle de proposer à tous une image fidèle et intéressante, sinon attractive, des recherches où mes collègues et moi-même sommes engagés. L’enjeu dépasse donc ma seule personne, et c’est une communauté disciplinaire qu’il m’importe désormais de représenter dignement, celle de la littérature comparée et celle également des études littéraires en général. Il y a de quoi être intimidé, et je le suis en effet.


Revenons sur votre parcours. Quels ont été les points clés (ou les moments marquants) dans votre évolution professionnelle ?
Ma carrière a été marquée par une forte tendance à la mobilité internationale. J’ai par exemple profité de mes études à l’École normale supérieure pour passer deux années comme lecteur dans des universités américaines. Un peu plus tard, je suis parti deux années également enseigner la littérature française à l’université de Kyoto. Cette expérience de la culture japonaise a beaucoup contribué à orienter ma pratique de la discipline comparative dans une perspective moins théorique et plus anthropologique. Plus récemment, j’ai passé une année à l’Institut d’études avancées de Berlin, avec lequel je garde toujours des liens institutionnels, et les rencontres que j’ai faites à cette occasion se sont révélées particulièrement enrichissantes. J’ai eu la chance aussi pendant mon doctorat de passer quatre années au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale (qui à l’époque ne s’appelait pas encore « de France ») et d’acquérir ainsi une expérience unique au contact des documents les plus physiquement palpables de la création littéraire, les manuscrits et les brouillons d’écrivains.

Vous avez passé une belle partie de votre carrière à l’Université Paris Nanterre, et vous y avez mené différentes missions. Que tirez-vous de ces différentes expériences ?
L’Université Paris Nanterre aura été la dernière université de ma carrière (puisque le Collège de France n’est pas une université) ; celle aussi où j’aurai passé de loin le plus de temps, savoir une décennie complète ; celle enfin, je dois le dire, où j’aurai été le plus heureux. J’y ai enseigné la littérature comparée à tous les niveaux, depuis la première année de licence jusqu’au doctorat, au sein de l’un des deux ou trois meilleurs départements de lettres à l’échelle nationale. Durant huit années, j’ai également dirigé l’école doctorale Lettres, langues, spectacles, qui rassemble plus de 250 doctorants. Je crois qu’il s’agit de l’une des plus belles responsabilités que l’on puisse avoir à l’université : être au contact de tous ces apprentis chercheurs, leur donner les moyens de faire leur thèse dans les meilleures conditions, rester en dialogue permanent avec les directeurs de recherche ainsi qu’avec les autres directeurs d’écoles doctorales, c’est moins une charge qu’une mission enthousiasmante au service de la science et de la recherche de demain, à laquelle contribue avec un énorme dévouement tout le personnel administratif de la Direction de la recherche et des études doctorales. Ce que j’ai retenu de cette expérience, c’est surtout, comme dans toute entreprise, l’importance fondamentale du dialogue et de la confiance. Rien de bon et de durable ne peut se faire si les diverses personnes impliquées n’ont pas la conviction qu’on agit de manière désintéressée et pour le bien de tous.

Que représente notre établissement et ses valeurs pour vous ?
Pour moi, l’université Paris Nanterre est non seulement la dernière université de ma carrière, mais aussi l’Université par excellence, vaste, réunissant toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, fourmillante d’idées et de personnalités hors du commun, autorisant un dialogue ouvert entre les étudiants et les enseignants, garantissant aux professeurs une authentique liberté de travail et offrant à tous ceux qui le souhaitent les moyens d’avancer leur recherche dans les meilleures conditions. C’est le lieu à la fois de l’excellence scientifique et du respect des personnes, sans pompe excessive et avec un vrai sens de la convivialité.

Pourquoi conseilleriez-vous de venir étudier ou enseigner à l’Université Paris Nanterre ?

Tout simplement parce que c’est l’une des deux plus grandes et meilleures universités de sciences humaines et sociales en France, celle en tout cas qui réunit le plus vaste choix de disciplines sur un campus magnifique à vingt minutes du centre de Paris, aéré, aux équipement sportifs exceptionnels, avec l’une des plus riches bibliothèques universitaires du pays et un corps professoral au plus haut niveau national, sinon international. Et les résultats sont là pour le prouver : dans l’école doctorale que j’ai dirigée, trois années après l’obtention de leur diplôme, 42 % de nos docteurs deviennent titulaires dans l’enseignement supérieur et la recherche, chiffre sans équivalent pour les disciplines littéraires. C’est dire l’excellence de la formation que nous leur offrons et la reconnaissance dont bénéficie l’université. Un professeur de Nanterre peut même être élu au Collège de France, vous imaginez !

Avez-vous un lieu préféré à l’université ?

Incontestablement, la piscine. Pouvoir piquer un plongeon dans un bassin olympique directement à la sortie des cours, quel luxe incroyable ! Cela change définitivement le rapport au lieu du travail et donc au travail lui-même. Voilà qui me sera hélas beaucoup plus difficile au Collège de France.

Pour aller plus loin, où peut-on retrouver vos travaux et à partir de quand peut-on assister à l’un de vos cours au Collège de France ?

La plupart de mes livres sont publiés aux Éditions de Minuit. Quant à mes cours du Collège de France, ils seront accessibles à tous gratuitement et sans inscription, soit sur place, soit en ligne, car ils seront tous enregistrés en vidéo et en podcast audio. Ma leçon inaugurale aura lieu le 23 janvier, et les cours suivants se tiendront le mercredi après-midi. J’espère y retrouver de nombreux étudiants de Nanterre.


Un grand merci d'avoir répondu aux questions de Point COMMUN, de nous avoir éclairés sur le Collège de France et sur votre beau parcours. Encore toutes nos félicitations !
 


 

Mis à jour le 04 septembre 2019